jeudi 19 février 2015

Vouloir laisser sa marque... quel qu'en soit le prix!

Des "collages historiques" - c'est ainsi que je m'amuse à appeler ces assemblages hétéroclites qu'on trouve parfois sur des sites où se sont succédé plusieurs civilisations - il y en a de drôles et d'autres qui font grincer des dents.
Il y a trois ans, nous en avons vu un de carrément navrant... à Cordoue.  

Cordoue: ville maure pendant plus de cinq cent ans (711-1232) où se construisit la deuxième plus grande mosquée du monde après celle de La Mecque : on pourrait facilement y faire tenir quatre terrains de foot (1). Nous avons longuement flâné dans cette immense salle rectangulaire au milieu d'une forêt de plus de 850 colonnes, dont les longues enfilades changeaient posément de perspective, au gré de nos pas.
Colonne surmontées d'une arche unique ci-dessus, de deux arches ci-contre
 
Lumière filtrée, rangées de piliers qui se perdaient dans la pénombre au point de sembler se prolonger à l'infini, harmonie des courbes, sobriété de la décoration...
Jamais je ne m'étais retrouvée dans une atmosphère aussi propice au recueillement.


Et puis, là, au détour d'une des dix-neuf nefs, une gifle en plein dans les yeux! Une explosion de clarté en provenance des cieux. Des éclats de lumière dans tous les sens... Et la sérénité ambiante qui fout le camp.
Mais que peut-il bien être arrivé?


Nous nous rendons là où des prie-Dieu occupent l'espace alors qu'ailleurs, il est dépouillé de tout meuble. Arrivées dans le puits de lumière : la consternation! Nous voici dans la cathédrale triomphaliste qu'à leur retour dans cette ville, les chrétiens ont encastrée au milieu de cet espace hors du temps.



Et quel mélange de styles! Hautes fenêtres, retables baroques dégoulinant de petits anges joufflus roses, de madones couvertes de dorures, de crucifix sanglants... Le contraste ne peut être plus saisissant. Construite ailleurs, cette église aurait pu plaire, mais là! Même Charles Quint ne put s'empêcher de s'écrier « Vous avez détruit ce que l'on ne voyait nulle part pour construire ce que l'on voit partout. ».
Ce désastre...

Fallait-il vraiment inscrire sa victoire aussi brutalement dans la pierre? Déjà, en Égypte, nous nous désolions devant ces statues de pharaons flanqués de leurs épouses, attaquées à la masse pour les transformer en crucifix... devant ces bas-reliefs représentant Isis et son fils Horus, effacés aux ciseaux à pierre et recouverts de crépis décorés de madones tenant Jésus dans leurs bras...
Avons-nous vraiment des leçons à donner aux Talibans qui détruisirent les bouddhas de Bâmiyân en 2001, ou à ces fous de Dieu qui pillaient dernièrement les rarissimes manuscrits de Tombouctou?

Quand donc se rendra-t-on compte que cela ne sert à rien, sinon à mettre de l'huile sur le feu...

(1) 180 m de long sur 130 m de large: 23 000 m2!

mardi 17 février 2015

Un pied de nez à la reine

Ce long mur austère, nous étions déjà passées devant. Et nous avions remarqué à quel point il se démarquait du reste, dans ce centre-ville si riche en édifices opulents. Quasi-aveugle, long d'une bonne trentaine de mètres, haut d'une dizaine, et recouvert d'un mince crépi à motifs géométriques. Puis, comme pour forcer la note, tout à fait à droite et complètement décentré, un énorme portail décoré d'une profusion de statuettes.
Contraste de styles plutôt détonnant.
Nous nous trouvions encore une fois devant un de ces "collages historiques" dont je raffole...

 
C'est là qu'il fait bon se promener avec un guide!
Paco (1) nous apprend qu'il s'agit d'un vestige de l'ancienne mosquée, construite au début du premier millénaire par les Maures régnant sur Málaga. La ville fut reconquise par les chrétiens en 1487. Les "rois catholiques" ne démolissaient pas systématiquement les structures religieuses musulmanes. Ils les utilisaient en fait assez souvent pour leur propre culte, après leur avoir fait subir quelques transformations. La reine Isabelle (2)  demanda à ce qu'on perce ce mur d'une porte gothique. Or ce style commençait à ne plus être tout à fait au goût du jour, ce que l'architecte lui fit savoir. Qu'à cela ne tienne, elle n'en démordit pas. Alors, il lui joua un tour... pendable.
Le remarquez-vous? (3)
 


La légende dit qu'elle n'y aurait vu que du feu...
Et c'est ainsi qu'à Malaga, cathédrale et ex-mosquée toisent chacune paisiblement, côte à côte, les haies, allées, bassins et fontaines qui agrémentent depuis près de mille ans l'ancien patio central, devenu aujourd'hui un parc public.


(1) Voir entrée du 5 février 2015 ("Picasso...")
(2) Je pense qu'il s'agit bien d'elle. En tout cas, une reine catholique...
(3) L'arc est de style roman.

jeudi 5 février 2015

Picasso ... des collages, en art et en histoire

Picasso!
Naissance à Málaga en 1881, en pleine épidémie de scarlatine. Baptême d'urgence, pour ne pas qu'il se retrouve dans les limbes, ces "lieux de l'au-delà" où aboutissait tout bébé non baptisé, et dont Wikipédia m'apprend qu'ils sont "situés aux marges de l'enfer"(1). Wow! Heureusement, il n'y avait que la rue à traverser pour trouver un baptistère et lui administrer ce rite salutaire. Ouf!
Cette anecdote, je la tiens de Paco, le guide tout guilleret qui nous mené, tambour-battant, visiter le centre-ville à pied, lui qui n'hésitait pas à houspiller sans vergogne les guides non officiels qui osaient lui faire concurrence ou les passants qui tendaient l'oreille sans avoir payé leur dû.

Picasso. Un des ressortissants les plus célèbres de la ville! On nous désigne sa maison natale, l'école qu'il a fréquentée, celle où son père enseignait le dessin... et, évidemment, le musée entièrement dédié à ses œuvres, où nous sommes allées, comme il se doit!
La peinture venant d'être supplantée par la photographie pour la production de portraits, il fallait bien lui trouver une autre vocation. Picasso semble ne pas se l'être fait dire trois fois! Que de femmes désarticulées, vues à la fois de face, de profil, d'en haut, de côté, d'en bas; sculptures étirées dans tous les sens, céramiques... mais aussi - à ma grande surprise - des collages!
Moi qui pensais cette technique beaucoup plus contemporaine. Assemblages hétéroclites d'éléments qui, après être passés par les mains de l'artiste, prennent forme et sens.



Le défi... et le  plaisir! ... du désassemblage

À mes yeux, chaque lieu - chaque ville plus particulièrement - représente aussi un immense collage.
Sauf qu'ici, les artistes en question, ce sont les habitants qui ont vécu dans ces endroits, parfois depuis des millénaires. De même qu'on peut deviner, dans certaines toiles, les ébauches sous-jacentes qu'un artiste mécontent de sa première œuvre a recouvert de nouvelles couches de peinture, on peut percevoir dans certaines coutumes et certains édifices actuels les relents d'anciennes croyances et de lointains conflits...

Sous l'œil vigilant d'une caméra de surveillance moderne, les remparts de l'Alcazaba, une citadelle construite par les Maures au XIe siècle, sur un site déjà occupé - dès 900 avant notre ère! - par des Phéniciens venus de l'autre bout de la Méditerranée. Il surplombe les ruines d'un théâtre romain construit sous Auguste au 1er siècle de notre ère.
Quel plaisir quand, au hasard d'une rue, on tombe sur un tel site! Pouvoir sauter ainsi d'un continent à un autre, relier un pays à celui qui l'a influencé, franchir d'un bond quelques siècles ou même quelques millénaires... J'adore me prêter à ce jeu!

Ce théâtre n'a été redécouvert qu'en 1951!
Et je ne suis manifestement pas la seule à aimer reconstituer ce genre de casse-tête. Ci-dessous, une photo piratée d'un site web consacré aux grands "recycleurs" dans l'histoire (2).
Quelle belle carrière de pierres équarries que les ruines de ce théâtre, là, au pied de la colline. Les maçons maures n'avaient qu'à se baisser pour les ramasser! Et tant qu'à disposer de si beaux bouts de colonnes, pourquoi ne pas en décorer cette porte fortifiée?

Beau collage, non?
(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Limbes

mercredi 4 février 2015

Ravissement et dépaysement


 
Depuis près de soixante cinq ans que le hasard me trimbale sur cette terre, j'ai eu l'occasion de vivre "pour de vrai" dans quand même pas mal d'endroits: dix-huit ans en Afrique centrale (ex-Congo belge et Burundi);  une demi-douzaine d'années en Europe (Belgique et France) et bientôt quarante ans au Canada (dix dans la grande plaine de l'Ouest et le reste au Québec).

Quand je dis "pour de vrai", je veux dire que je n'y étais pas de passage, comme le serait un touriste. J'y allais à l'école ou au boulot, selon l'étape où j'étais rendue dans ma vie. De quoi imprégner durablement mes neurones...

C'est la raison pour laquelle, je crois, quand je débarque maintenant quelque part en dilettante,
tellement d'éléments hétéroclites suscitent en moi un irrépressible sentiment de ravissement. Ils activent probablement d'agréables souvenirs profondément enfouis quelque part dans mon cerveau limbique. Un fruit, une plante, un plat, des arômes...


Palmiers, bananiers, citronniers, papayers... fruits qui ont ponctué mon enfance en Afrique.
Sensation de retour au bercail...
Par contre, ces contrées que je visite maintenant, je n'y avais jamais mis les pieds auparavant! Nouveaux paysages, nouvelles architectures, nouvelles coutumes, nouveaux plats, nouvelles...
Ah! amplement de quoi me titiller pupilles et papilles!

Ce qui me fascine cependant le plus, dans chacune de ces nouvelles destinations, c'est d'y entrevoir, sous une physionomie apparemment tranquille, les multiples facettes qu'y ont laissé les cultures qui y ont fait halte.
Et ainsi, l'historienne que je suis trouve aussi de quoi se titiller les méninges!

Pupilles, papilles, méninges : Belle trinité!