vendredi 2 février 2018

Libres d’importuner

Cet hiver-ci, c’est dans le sud de la France que nous allons nous soustraire aux rigueurs de l’hiver canadien. Logiquement, ce premier article devrait déborder de clichés classiques : vignes, vieilles pierres, mer et falaises... Ce ne sera cependant pas le cas.
Pourquoi donc ?
Parce que le 9 janvier, jour de notre départ pour le pays de la Déclaration des droits de "l’homme", là-bas, une centaine de personnalités féminines lui en conféraient un nouveau : celui "d’importuner les femmes", rien de moins.
" I love Catherine Deneuve"
Cette star faisant partie des signataires, le texte a immédiatement eu une portée internationale
Une prise de position faite au nom de la lutte au puritanisme, estimant que le mouvement « #metoo - #balancetonporc », sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires, ... de la morale victorienne… etc. 
Un pavé dans la mare, dont les vagues allaient aussitôt traverser l’Atlantique et inonder ma page Facebook de commentaires délirants. Atterrissage à Genève, visites dans la famille, plongeon de 600 km vers le sud, installation… Je n’y pense plus. 
Sauf que…
Voici le tableau qui m’accueille dans ma nouvelle chambre à coucher.



Un Monsieur-Bouledogue en smoking qui se donne la liberté d’importuner Madame. Heureusement pour elle ! Car - selon les signataires du texte - ça lui donne, à elle, la liberté de dire non à une proposition sexuelle. Une liberté dont elle ne pourrait jouir si lui n’avait pas celle de l’importuner. Ouf ! Du 1 pour 1. Match nul.

La vue de ce faune à tête de chien - et sabots de satyre sous la table ? - me relance matin et soir : « Ah, oui, il faudrait quand même bien que je le lise, ce texte. » 
Mais il y a tant de choses à voir dans la région, tant de choses à faire... Le temps file.

Samedi soir : soirée-cabaret au restaurant Les amis de Georges à Sète, ville natale de Brassens. Deux, trois chansons, puis : « Je suis un voyou » de ce dernier.
Il y est question de Margot, Princesse vêtue de laine - Déesse en sabots...




…J'ai mordu ses lèvres - Pour savoir leur goût - Elle m'a dit, d'un ton sévère - "Qu'est-ce que tu fais là ?" - Mais elle m'a laissé faire - Les filles, c'est comme ça… C'était une fille sage - J'ai croqué dans son corsage - Les fruits défendus - Elle m'a dit d'un ton sévère - "Qu'est-ce que tu fais là ?" - Mais elle m'a laissé faire - Les filles, c'est comme ça.
Puis, j'ai déchiré sa robe - Sans l'avoir voulu - Le Bon Dieu me le pardonne -   Je n'y tenais plus! - Margot doit avoir - A l'heure qu'il est - Deux ou trois marmots qui pleurent - Pour avoir leur lait -  Et, moi, j'ai tété leur mère -Longtemps avant eux - Le Bon Dieu me le pardonne - J'étais amoureux !

"Boys will be boys", n'est ce pas? 
Me revient un commentaire de Belinda Cannone, suite au déluge de témoignages #metoo
… aucun homme ne peut plus feindre d’ignorer la violence contenue dans des attitudes qui passaient jusqu’ici pour acceptables sinon normales… Attitudes que Brassens encense dans plus d'une de ses chansons et qui, de son temps, passaient comme une lettre à la poste.
Une centaine de Françaises défendraient donc encore cette façon si "gauloise" de voir les choses ?

- Du harcèlement sexuel à l'université, ça existe encore?
- Nooon... Quelques gauloiseries, tout au plus...
Assez tergiversé. Il me faut tirer cela au clair. 
Et d'abord m’assurer que l’expression « liberté d’importuner » vient bien des auteures du texte et non d’une manchette à sensation. Je le déniche sur un blog et... Consternation! L’expression est bien d’elles…
Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qui a bien pu mener les rédactrices de cette lettre ouverte à fixer leur choix sur ce verbe ? Qui s’apparente à achaler, agacer, assommer, contrarier, déplaire, déranger, désoler, embarrasserembêter, emmerder, empoisonner, énerver, ennuyer, excéder, gêner, incommoder, perturber, tourmenter, tracasser, troubler. Et je n'ai pas retenu ici assaillir, assiéger, obséder, les autres synonymes proposés sur http://www.synonymes.com/synonyme.php?mot=importuner .

Importuner… Une stratégie de séduction ?




Moi qui pensais qu'un enquiquineur ne pouvait que se mettre à dos la personne qu'il "importune".
Pour cette centaine de femmes, donc, cette réaction foncièrement naturelle s’inverserait par miracle chez leurs congénères, sitôt que n'importe quel quidam leur aurait, par surprise, touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d'un dîner professionnel, ou … envoyé des messages à connotation sexuelle
Moyens infaillibles, raccourcis immanquables pour les faire tomber dans son lit...

En tous cas, pas de l'avis des milliers de femmes qui, via #metoo, clament que de tels messages, de tels attouchements, venant de personnes dont elles n’ont que faire, les ont profondément rebutées.

Les femmes seraient-elles, aux yeux des signataires de ce manifeste, si réfractaires à toute sexualité? Et les hommes si dépourvus de moyens de séduction qu’il leur serait indispensable, pour arriver à leurs fins, d’avoir recours à ces procédés ?
D’effeuiller ainsi la marguerite :
l’achaler un peu ;
l’embêter beaucoup 
la tourmenter passionnément 
l'excéder à la folie... 
Mais la troubler ? Pas du tout!



Et les auteures d’en rajouter : Il faudrait que les femmes soient assez adultes pour ne pas se formaliser de ces gestes malvenus. 
« Ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro », par exemple.




 Allez dire cela à la gamine de treize ans qui doit ainsi sa première expérience « sexuelle » à un parfait inconnu, goujat de surcroît.

Ou à toutes ces femmes qui, à Mexico, une fois la nuit tombée, se réfugient dans les rames de métro que la ville leur réserve à partir de 18h00.


Aux cibles de ces mains baladeuses, elles vont jusqu’à suggérer de faire comme s'il ne s'était rien passé : d’envisager ce tripotage comme un non-événement, la simple expression d’une grande misère sexuelle, digne de leur compassion. De passer l’éponge, donc... 
De pauvres bougres, ces petits voyous. Ils n’y tenaient tout simplement plus! Le Bon Dieu le leur pardonne. Et ces dames ci-devant, aussi.

À se demander sur quelle planète elles vivent, ces donneuses de leçons.
Selon des recherches à l’INED (Institut national d’études démographiques) drague importune, harcèlement et violence … ont moins pour but de "satisfaire des besoins sexuels" que de créer des situations intimidantes, voire humiliantes, rappelant que l’espace public est le lieu des hommes. Ce sont des actes de pouvoir unilatéral. Il en va de même des injures, qui comprennent souvent des épithètes sexuelles dévalorisantes pour les femmes fréquentant l’espace public et qui contribuent à les en détourner.
À la ville de Mexico, ces tactiques semblent très efficaces… du moins en ce qui concerne la fréquentation du métro le soir.

Quant au « harcèlement sexiste au travail », toujours selon Michel Bozon de l’INED, il utilise également la sexualité pour signifier aux femmes leur illégitimité professionnelle ou leur subordination aux hommes. C’est une forme de discrimination au travail.
Bref, une stratégie pour les renvoyer à leurs casseroles.

FEMMES
Comment ça! Vous n'êtes pas restées dans vos cuisines, nu-pieds et enceintes?
Parmi les commentaires que ce manifeste a suscités, en voici un de la part d’une victime ... masculine.
Moi aussi je suis une victime…
Ouais et les femmes – certaines femmes… – n’importunent-elles pas les hommes en livrant à leur regard leurs mamelles savamment pushed up ou ne laissant rien à l’imagination avec des leggins ou autres pantalons slim moulant leurs fessiers plus ou moins rebondis, pour ne parler que de l’arrière.
Moi aussi, homme, je suis importuné, je suis une victime à qui la décence dit de regarder ailleurs.

Ironique, non ? Rappelons que c’est la lutte au puritanisme et aux extrémismes religieux qui a poussé ces dames à signer ce texte. Voici que cet homme trouverait même à redire à la façon dont la volleyeuse de gauche est habillée. Ne porte-t-elle pas un genre de leggin ?
En avant toute : la volleyeuse en abaya, s’il vous plaît !





Ah, oui… J’oubliais : Le regard !

Dans son commentaire, cet homme le mentionne en effet par deux fois... 
Certaines théories psychologiques avancent que le regard masculin aurait effectivement quelque chose à voir avec tout ce phénomène. Il serait en effet sujet à un biais de surestimation sexuelle.

"Racional", oeuvre d'un artiste cubain, Yoan Capote, sculpté à l'âge de 24 ans.
Dichotomie entre pensée et désir, raison et instinct.
Ce « défaut cognitif » fait en sorte que des hommes ("pas les femmes") sont parfois persuadés que certaines personnes leur portent un intérêt sexuel alors qu’elles ne le font pas. 

Une situation déjà assez dramatique quand ils méprennent l’attitude amicale d’une collègue pour des avances, mais carrément dangereuse, par exemple, quand ils prennent pour de la séduction l'enjouement et l’affection d'un enfant.

Un regard donc qui, décrypté par un cerveau sous influence, ne retiendrait, chez les femmes, que leur capacité à provoquer le désir. 


Un regard qui conditionnerait le traitement de ces dernières dans leur société, selon que ce désir y est considéré illicite ou lucratif. Ce « biais de perception », cette distorsion de l’esprit, fonderait donc le fonctionnement de sociétés entières.

Là, on gomme les femmes de la sphère publique pour éviter aux hommes les tentations "intenables" auxquelles leur vue les soumettrait.
Ici, on donne aux hommes la liberté de les « importuner » quand elles s’y risquent …

Là, on impose des restrictions sévères aux activités permises aux dames...
Ici, on assiste à un réductionnisme affligeant, et ce, jusque sur la scène politique, où on s'émeut plus de ce que Madame « le » ministre porte que des politiques qu’elle préconise...







Là, une sexualité occulte, cachée, en sous-main...
Ici, une exploitation tous azimuts de cette dernière : une hyper sexualisation de la publicité pour vendre tout et n'importe quoi ; et un culte du corps ravageur, base d’une industrie florissante, et à l'aune duquel on jauge la gent féminine, soumise à des pressions énormes pour se conformer à des modèles inatteignables.

Un regard donc, aux ramifications radicales et drastiques… y compris dans ce qui nous intéresse ici, cette fameuse « liberté d’importuner ».
Les recherches en question avancent en effet que ce biais de perception » pourrait être impliqué dans le phénomène du "harcèlement sexuel", une expression qui brille cependant par son absence dans le texte de ces dames.

Car, pour elles, entre galanterie d’une part et agression sexuelle de l’autre, il n’y aurait que cette drague insistante ou maladroite avec laquelle les femmes devraient apprendre à composer... au nom de la liberté sexuelle.

La liberté sexuelle de qui ? De quelques petits "voyous"?
À les suivre, les femmes devraient s’accommoder du fait que
la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage. 

Celle des femmes aussi?
Nous considérons, disent-elles, qu’il faut savoir répondre à cette liberté d'importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Selon elles, les femmes ont toujours la liberté de dire non et s’il arrive des accidents qui peuvent toucher le corps d'une femme, ils n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois (sic), nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. 
Car, affirment-elles encore, nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable.

Servirait-on ce genre d’arguments à quelqu’un qui exerce sa liberté d’expression dans un pays totalitaire, où le gouvernement prend la liberté d’importuner ses citoyens ? Leur liberté intérieure étant inviolable, les censurés, muselés, congédiés, poursuivis, emprisonnés ou torturés auraient tort de décrier ces "libertés" que leur gouvernement s'arroge. 
Ça va pas ?

Pour ces signataires, le mouvement #metoo, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.  Comme si la sexualité était un phénomène exclusivement masculin. 
Comme si dénoncer le harcèlement et les pressions indues correspondait à rayer toute sexualité de la carte.






À mon avis, c'est tout le contraire qui se passe.
Le mouvement #Metoo participe en effet à une tendance de fond : le progrès « de scénarios sexuels égalitaires ». 

Selon Michel Bozon de l’INED, la passivité féminine a cessé d’être la norme et le désir mutuel est désormais une composante ordinaire et attendue du rapport sexuel
Révolue, l’époque où « les rapports avaient lieu quand "ils" le décidaient, sans que cela soit considéré comme une violence. Aujourd’hui, ces rapports « asymétriques » … sont considérés comme insatisfaisants voire violents

Q'elles se rassurent donc, ces signataires : ce n’est pas la fin de LA sexualité, mais bien celle d’une sexualité qui tient le désir féminin pour « réactif et subalterne » et devant être « activé par la demande des hommes ». 



Belle au bois dormant ou Blanche-Neige, 
symboles de la passivité féminine ? 
Leur désir activé par un "ni-vu-ni-connu",
sans que leur consentement soit requis.

À se demander si, là où elle se pratique
l'excision ne vise pas à ramener 
la sexualité des femmes à cette vision 
hiérarchisée de l'interaction (sic) sexuelle.


Cette vision, qui maintient une représentation hiérarchisée de l’interaction sexuelle ... ne correspond déjà plus à l’évolution des pratiques.
En effet, aujourd’hui, après une séparation amoureuse, les jeunes femmes sont aussi nombreuses que les hommes à rencontrer de nouveaux partenaires et, pour ce faire, s’emparent des nouvelles technologies de communication dans des proportions comparables aux hommes 

Toujours selon Michel Bozon, grâce à une attitude désormais plus active des femmesle répertoire des pratiques s’élargit et la valeur de réciprocité entre les partenaires progresse

On assiste donc, en fait, à l’émergence de nouvelles formes de sexualité qui prennent en compte les besoins des deux sexes.

Dans ce nouveau contexte, il est plus que dépassé, Mesdames les signataires, de monter aux barricades pour préserver aux hommes un sacro-saint droit "d’importuner les femmes". Et s'il y avait des leçons à donner, Mesdames, adressez-les donc à ces "pauvres petits voyous qui n'y tiennent plus". Si déjà ils apprenaient à se méfier des tours que peut leur jouer leur mignon petit défaut cognitif, il y aurait un premier pas de fait.
Et alors, ça arrive.
"J'ai comme l'impression qu'il y a quelque chose de spécial entre nous. Pas toi?"
" Une situation déjà assez dramatique quand ils méprennent l’attitude amicale d’une collègue
pour des avances..."
Par ailleurs, il serait grand temps que tous, hommes autant que femmes, autorités autant qu'individus, envoient un message clair : si l'on qualifie l'espace public de "public", c'est bien parce qu'il appartient à tout le monde.

Signé : #metoo


vendredi 24 février 2017

Les Peulhs au pays de la "Teranga"

Au pays de la teranga

Croisière au fil du fleuve Sénégal – Jour 4
Après le « petit-déjeuner», embarquement dans l’annexe du bateau. Cap : un village peulh dans les environs.



Les peulhs sont un ensemble de groupes humains fréquentant depuis des millénaires – et sur plus de 7 000 kilomètres de large –  la frange sud du Sahara, qu'ils auraient peuplée petit à petit depuis le sud de l'Égypte jusqu'à l’Atlantique. Une région où il ne pleut que pendant une très courte période de l’année, suivie d’une très longue saison sèche qui peut durer plus de huit mois. Pas question de vivre d’agriculture donc…

Même si, depuis peu, une partie d’entre eux se sont sédentarisés, beaucoup sont toujours pasteurs. Menant leurs troupeaux là où ils leur trouveront à manger, ils parcourent chaque année de très longues distances, remontant loin vers le nord quand il y pleut, puis descendant par étapes vers le sud plus verdoyant, au fur et à mesure que leurs zébus finissent de brouter les rares touffes d’herbes restantes, déjà séchées sur pied.

Photo de Gilbert, prise en janvier 2003, au nord du Cameroun (au Sénégal, il n'y aurait pas ces collines). Les routes traditionnelles de ces éleveurs se fichent royalement des frontières modernes.

Au nord, durant « l’hivernage » –  c’est ainsi que les Sénégalais appellent leur saison des pluies – ces éleveurs restent sur place pendant quelques mois. Comme ils n’y prennent leurs quartiers que temporairement, ils se construisent des huttes provisoires, qu’ils abandonneront lorsque l’herbe se fera rare et qu’il leur faudra, pour une énième fois, lever le camp. 
C’est d’un de ces campements que nous nous approchons en ce moment. De loin déjà, la différence d’avec le village des Toucouleurs visité il y a deux jours est saisissante.



Chaque hutte est constituée d’une structure ovale, faite de branchages glanés ici et là et solidement attachés. Par-dessus, plusieurs couches de feuilles oblongues qui, à l’instar de pelures d’oignon, maintiendront la fraîcheur de la nuit dans la maison. On n’y fait d’ailleurs pas grand-chose d’autre que dormir. Tout le reste se fait dehors.


En photographe "expérimentée" que je suis, je suis partie sans pile de rechange.
Heureusement qu'il y avait Donna! Toutes les autres photos de ce site sont d'elle.
































À peine à l’écart, ruminantes, les vaches nous regardent passer d’un air plutôt blasé, à l’exception d’un taureau dont notre guide nous conseille de nous méfier : « Ne le regardez surtout pas directement dans les yeux! »
Ces animaux constituent l’unique fortune des Peulhs et ils en sont éminemment fiers. La vache, symbole de richesse et source de prestige, est quasi sacrée. En dehors de très grandes et rares occasions (funérailles d'un chef de village, p. ex.) on ne tue pour ainsi dire jamais une bête ici : on se contente d’en tirer le lait, qui sert de base à l’alimentation. Un des gamins qui nous suit a des aphtes plein la bouche, indice d’une probable carence en vitamines B, pas surprenante, vu qu'on mange si peu de viande chez lui. Ce n’est cependant pas le cas du bambin ci-dessous, intimidé par la horde de touristes que nous sommes.


Cette maman s’attendrit de voir son gamin s'agripper à son bras.
Dernière photo prise avant que ma caméra ne déclare forfait.

Les Peulhs étant nomades, ils s’arrangent pour n’avoir à transbahuter qu’un minimum de bagages. Point de meubles donc, et encore moins de vaisselle. On dort sur des nattes et, à l’heure des repas, aucun couvert n'est requis : on s’assoit en rond autour d’un grand plat circulaire et on se sert de ses doigts, sans plus.

Petite concession: nous mangeons avec des cuillères.

 La veille, les autres passagers et moi avions vécu une expérience un peu pénible (pour moi, en tout cas) : un repas à la berbère, à l’ombre paradisiaque d’un bosquet de manguiers, où nous étions sensés être assis à huit, en tailleur, autour d’un plat de ce genre. En tailleur! Avec mon genou gauche qui refuse de plier à moins de 30°! Pas moyen non plus d’étendre les jambes à droite ou à gauche, sans envahir l’espace dévolu au voisin.
Comme je n’étais pas la seule à avoir du mal à m’asseoir ainsi, nous avons fini par n’être que quatre autour d'un plat, couchées sur le côté, en équilibre instable sur un coude, l’autre bras servant de perche pour aller chercher la nourriture à un demi-mètre de soi. Ouf!

Beaucoup de Sénégalais continuent de manger de la sorte, y compris ceux qui habitent maintenant en ville. Il en sera ainsi dans notre famille d’accueil, où l'on nous munira plutôt de fourchettes et où, à mon grand soulagement, nous serons assises sur des chaises autour d’une table, dans une salle à manger à l’européenne, pièce plutôt rare par ici. Depuis ce pique-nique j’avais la hantise d’avoir à « expliquer mon cas » à mon hôtesse et de devoir demander à être traitée différemment du reste de la famille. Comme entrée en matière dans mon « expérience interculturelle », ç’aurait été le pompon!




Les ustensiles de cuisine sont une des rares possessions de ces dames. Elles les trimbaleront avec elles d’un bivouac à l’autre, sur une charrette où elles auront aussi empilé nattes et enfants, à l’exception de quelques-uns de leurs garçons. Chez ce peuple qui a essaimé l’Islam au sud du Sahara, la formation religieuse des enfants est primordiale. On les envoie donc apprendre le Coran par cœur auprès d’un marabout. Au moment de lever le camp, les parents n'hésiteront pas à lui confier certains garçons jusqu’à leur retour dans la région, théoriquement huit mois plus tard. Parfois cependant, ces gamins ne reverront leurs parents qu'après trois ou quatre années, selon les tribulations que leur auront imposé leurs transhumances. Et parfois, ils ne les reverront jamais...
Je reviendrai sur le sort tragique qui attend certains de ces « talibés », que leur marabout aura fait migrer en ville, un phénomène assez récent et plutôt malheureux, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et continue de le faire…

C'est à l'existence de ce puits que le village doit son emplacement. La dame nous a appris que l'eau n'en était cependant pas potable. Pour cuisiner, on lui rajoute de l'eau de javel.

Les petites filles, elles, accompagneront leur maman : on en a bien trop besoin pour garder le petit frère ou la petite sœur (qu’elles portent d’ailleurs dans le dos dès le plus jeune âge), pour pilonner le grain ou pour aller chercher de l’eau à des kilomètres… toujours accompagnées d’adultes, cela va de soi. Il faut bien préserver leur virginité, n'est-ce pas? Une autre raison, peut-être, de ne pas les laisser aux bons soins du marabout?
Selon notre chauffeur, les épouses suivront leur époux de loin en loin, passant le plus souvent possible par les villages éparpillés le long de l’itinéraire emprunté par les bœufs, où – toujours selon lui – elles seront accueillies à bras ouverts, teranga oblige.



Ah, la teranga, cette fameuse hospitalité sénégalaise, née de tant de mouvements de populations venus buter sur la mer. Il s’est effectué, dans ce Finistère de l’Afrique, un tel brassage d’ethnies que – question de survie – il leur a bien fallu apprendre à vivre ensemble. Cette ouverture devant l’étranger, devenue légendaire, se voit partout. Entre autre dans l’accueil qui est fait aux transhumants d’outre-frontière, ayant mis le cap au sud en quête d’herbe, eux aussi.



Le long de la grand-route qui mène de St-Louis à Dakar, nous avons donc remarqué à plusieurs reprises de grandes tentes plantées ça et là : des nomades mauritaniens qui s’installent pour quelques jours, après avoir été en demander respectueusement la permission au chef du village, qui se doit de la leur octroyer, « teranga oblige », et ce, en dépit d'horribles accusations de racisme anti-noirs portées contre certains Mauritaniens. Il y a quelques années, leurs exactions ont d'ailleurs causé un incroyable flot de réfugiés mauritaniens de race noire au Sénégal (près de 70 000, à en croire les journaux).
J’y reviendrai dans une autre entrée de ce blog, si jamais j'y arrive... « Inch Allah! ».

Quelle surprise que de voir ces animaux du désert déambuler dans la savane. Accompagnent-ils leurs maîtres mauritaniens dans leur odyssée vers le sud, ou vont-t-ils les livrer aux pourvoyeurs, dans le désert de Lompoul au nord de Dakar, pour y promener des touristes sur leur dos?


mercredi 25 janvier 2017

Chez les Toucouleurs

Auprès de mon arbre, je vivais heureux...
 (Brassens)

Un essaim d’enfants dévale la pente qui mène à l'endroit où vient de s’échouer "l’annexe" de notre bateau.

Nous avons régulièrement utilisé cette barge-ci pour nos excursions vers des endroits 
accessibles seulement avec un bateau à fond plat.
À peine le pied à terre que des gamines nous prennent par la main et nous entraînent gaiement vers les premières huttes en pisé près du débarcadère. Selon notre guide, il s’agit de l’accueil le plus enthousiaste qu’une communauté Toucouleur puisse réserver.
- Si, quand vous débarquez, vous ne voyez aucun enfant, nous prévient-il, c’est que les gens du village ne veulent pas de vous chez eux. Déguerpissez!


 

La visite d’un village de l’ethnie Toucouleurs fait partie du programme de la semaine, comme celle d’un campement Peuhl prévue pour le surlendemain.
L’entreprise qui gère la croisière a manifestement bien négocié la chose : nous sommes plus que bienvenus. Nous apprendrons par la suite, lors d’une allocution donnée par l’instituteur du village, que c’est cette « Compagnie du fleuve » qui a construit leur nouvelle école, ce qui évite aux enfants du village de devoir parcourir quatre fois par jour les trois kilomètres qui les séparent de l’école publique la plus proche.
On s’est demandé, Donna et moi, si la compagnie payait également le salaire de l’enseignant…

L'école semble avoir trois classes: une en plein air; celle en dur dont on voit l'extérieur ci-dessus et l'intérieur ci-dessous, ainsi qu'une en pisé qui semble encore servir, les pupitres étant neufs.















Le village s’est manifestement préparé à notre venue : pas une seule bouteille de plastique en vue... Tout est nickel!
Et les gens plus que disposés à nous montrer leur mode de vie et leurs façons de faire.

La maison typique
Côté face: Entrée principale donnant sur une terrasse très légèrement surélevée 

abritant, à un bout, la cuisine.

Côté pile : l'étable, le grenier et le cheval, pour les déplacements en charrette.

La cuisine, avec deux braseros.

Un tapis de paille multicolore sur la terrasse, pour jaser entre amis ou dormir à la belle étoile

Briques séchant au soleil, composées essentiellement de glaise et de paille, 
celle-ci constituant un excellent isolant contre la chaleur. 
En périodes de grandes chaleurs, il peut faire jusqu'à 20° de moins dans la maison.


À gauche, une jeune fille montre à des touristes comment
on écrase des céréales dans un mortier à l'aide d'un pilon.
La dame tient un enfant par la main...
Ci-dessus, démonstration de la préparation de la semoule.



















Pendant ce temps. des gars s'emploient à ramener les protéines du souper.
Un peu à l'écart des maisons, les lieux d'aisance...



... ainsi que quelques enclos où l'on garde sous haute surveillance les derniers arrivés ainsi que leur maman.

Le reste du bétail est au loin, pour mettre les champs cultivés à l'abri de leur appétit vorace.


Grâce à des travaux d'irrigation, on fait pousser de quoi à l'année longue. En saison des pluies, du riz, puis des cultures maraîchères.



Le système de clapet pour faire entrer l'eau
dans les canalisations
 



Les champs sont préparés la saison précédente, en sillons et billons. Quand nous étions à Yaoundé, Gilbert et moi, il y a de cela déjà plusieurs années, Marguerite, notre hôtesse, nous avait expliqué cette technique traditionnelle, qu'elle utilisait dans son jardin potager. Au moment de la récolte, on garde précieusement tout ce qui ne se mange pas. Une fois le champs vidé, on place ces amas de tiges et de feuilles en longues rangées, qu'on recouvre soigneusement de terre en creusant de profonds sillons de chaque côté. Sous ces petites buttes, cette matière organique se transforme en riche compost.
Ainsi, sous des dehors qui peuvent sembler frustres, cette petite communauté possède tout ce dont elle a besoin, sinon plus. 
Voyez seulement:
Un panneau solaire pour alimenter la télévision, captée à l'aide d'une soucoupe.
Qui dit mieux?